Antoine avait toujours pensé que le monde était mal conçu, à commencer par lui-même. Bien qu'il fût un architecte reconnu, capable de dessiner des gratte-ciel aux lignes épurées, il ne supportait pas son propre reflet : une mâchoire fuyante, une calvitie naissante, et surtout, cette légère claudication due à un accident d'enfance qui le complexait terriblement. Il passait sa vie à structurer la perfection pour les autres, tout en se sentant irrémédiablement imparfait.
Le tournant de son
existence se produisit lors du rachat d'un très vieux cabinet d'urbanisme. En
triant les archives condamnées à la destruction, Antoine découvrit un tube en
cuir scellé. À l'intérieur, plusieurs rouleaux de papier calque d'une qualité exceptionnelle.
Le premier plan
représentait un appartement. En y regardant de plus près, Antoine eut le
souffle coupé : c'était le sien, dessiné avec une précision maniaque, jusqu'au
moindre meuble. Par jeu, et parce qu'il trouvait son salon trop sombre, il prit
un stylo à encre de Chine et dessina une large fenêtre sur le mur ouest du
plan.
Un courant d'air froid
balaya soudain son bureau. Antoine leva la tête. Le mur aveugle de son salon
avait disparu, remplacé par une immense baie vitrée baignée par la lumière du
soleil couchant.
Il venait de découvrir
une anomalie vertigineuse. Tout ce qu'il dessinait ou effaçait sur ces plans se
répercutait instantanément dans la réalité. Les jours suivants furent une
frénésie d'améliorations. Il agrandit son appartement, modifia la décoration,
effaça un immeuble voisin qui lui gâchait la vue pour le remplacer par un parc
majestueux. Le monde pliait sous sa plume.
Puis, au fond du tube en
cuir, il trouva un dernier rouleau, plus petit.
En le déroulant, son cœur
rata un battement. Ce n'était pas le plan d'un bâtiment, mais une coupe
anatomique complète. En bas à droite, dans le cartouche réservé au nom du
projet, il était écrit : Antoine.
C'était lui. Ses os, ses
muscles, ses organes, dessinés avec la même encre noire et précise. Il vit la
courbe irrégulière de son fémur droit, héritage de son accident. Tremblant
d'excitation, Antoine saisit une gomme d'architecte professionnelle. Avec une
infinie précaution, il effaca la ligne brisée de l'os sur le calque, puis, à
l'aide d'une règle, traça une ligne parfaitement droite.
Une chaleur intense
irradia sa jambe. Il se leva. Il marcha. Pour la première fois depuis vingt
ans, il ne boitait plus.
L'ivresse du pouvoir
s'empara de lui. Il passa la nuit penché sur sa propre table à dessin,
modifiant le plan de son corps. Il gomma sa mâchoire fuyante pour redessiner
des traits carrés et volontaires. Il densifia la ligne de ses cheveux. Il
modifia sa musculature. À chaque trait de plume, son corps crépitait et
s'adaptait, sculpté par l'encre.
Au petit matin, un homme
d'une beauté stupéfiante, digne d'une statue grecque, se tenait devant le
miroir. Antoine pleura de joie. Il était enfin parfait physiquement.
Mais l'ambition est un
gouffre sans fond. En regardant son nouveau reflet, une pensée insidieuse
s'infiltra dans son esprit. Pourquoi s'arrêter à l'enveloppe charnelle ? Il
était beau, certes, mais il voulait être un génie. Il voulait que son cerveau
soit une machine inégalable, capable de concevoir des structures défiant
l'imagination.
Il retourna à la table à
dessin et fixa la coupe transversale de son crâne. Le cerveau y était dessiné
avec ses circonvolutions complexes. Pour l'améliorer, pour lui donner plus de
volume et optimiser les connexions neuronales, il devait faire de la place. Il
devait repenser l'architecture même de son esprit.
Antoine prit sa gomme, le
regard brillant de fièvre. L'opération nécessitait une précision absolue.
"Il suffit d'effacer le lobe frontal et le cortex," pensa-t-il,
"et de les redessiner plus grands, plus denses. Une affaire de quelques
secondes. Je gomme, et je redessine dans la foulée."
Il posa la gomme sur le
papier calque et, d'un geste ferme, effaça toute la partie supérieure de son
cerveau dessiné.
Le blanc apparut sur le
papier.
Instantanément, le regard
d'Antoine se vida. Son visage, si parfaitement sculpté, se figea dans une
expression d'absence totale. La main qui tenait le stylo à encre, prête à
redessiner le cerveau d'un génie, se relâcha mollement. Le stylo roula sur le
plancher.
Antoine resta assis là,
immobile, clignant lentement des yeux. Il avait le corps d'un dieu, la santé
d'un athlète, et le silence infini du vide dans la tête. En effaçant son esprit
pour le recréer, il avait oublié le détail le plus crucial : il avait gommé la
volonté, l'intellect et la conscience nécessaires pour tracer le moindre trait
de plume.
La statue d'encre et de
chair attendrait éternellement que son créateur termine le dessin, condamnée à
n'être qu'une magnifique ébauche inachevée, ici... au Seuil de l'Étrange.
- Texte de Gemini / Image de ChatGPT -
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