Les Short Stories de l’Ananké
Derniers portraits
La première saison des Aventures de l’Ananké est terminée. Pourtant, nous resterons encore un peu à bord…
Depuis le début de la série, les Short Stories de l’Ananké se glissent entre les grandes aventures pour délaisser batailles, missions et mystères galactiques et s’approcher au plus près de celles et ceux qui font vivre le vaisseau. Passé, blessures, souvenirs, secrets : ces récits sont autant de fenêtres ouvertes sur l’intimité de l’équipage.
Plusieurs de ses membres ont déjà eu leur histoire. deux manquent encore à l’appel : le Dr Kaelin Rho et Lira Voss.
Nous allons donc prolonger quelque peu cette rubrique au-delà de la fin de la saison afin que chacun ait eu, à son tour, son moment. Trois dernières Short Stories, trois derniers portraits avant de quitter l’Ananké… pour quelque temps.
Et il était naturel que Lira Voss, sa commandante, soit la dernière à refermer ce grand livre de la première saison.
I — Le
privilège d'avoir tort
Kaelin Rho avait quarante ans lorsqu'il commit
l'erreur de croire qu'un rapport scientifique suffisait à changer une décision.
À sa décharge, il possédait encore quelques
illusions.
Pas beaucoup.
Juste assez.
— Vous êtes en train de me dire que trois cents
millions de crédits ont été dépensés pour construire une station autour d'un
caillou mort ?
La directrice Selen Arvik leva les yeux de sa
tablette.
— Je suis en train de vous dire, docteur Rho, que
la mission Orphion est entrée dans sa phase opérationnelle.
— Ce qui est une manière beaucoup plus élégante
de dire exactement la même chose.
Autour de la table, personne ne sourit.
Rho se renversa légèrement dans son siège.
Il connaissait cette salle. Il connaissait ces
gens. Il connaissait surtout cette manière particulière qu'avaient les
responsables de l'Institut confédéré d'Archéotechnologie de transformer une
réunion scientifique en cérémonie funéraire dès qu'il ouvrait la bouche.
Cela ne l'avait jamais beaucoup dérangé.
Sur l'écran central tournait lentement l'image d'Orphion-7,
un petit satellite rocheux sans atmosphère, perdu dans un système que personne
n'aurait songé à visiter si une sonde automatique n'y avait découvert, dix-huit
mois plus tôt, les vestiges d'une installation extraterrestre enfouie sous
quatre kilomètres de roche.
Une installation vieille d'au moins cent vingt
mille ans.
Cela suffisait à rendre Orphion-7 infiniment plus
intéressant qu'un caillou mort.
Rho le savait.
Tout le monde autour de cette table le savait.
— Les galeries inférieures seront ouvertes
demain, reprit Arvik. Votre équipe aura accès au niveau quatre dès que les
ingénieurs auront terminé la sécurisation.
— Si les ingénieurs ont terminé la sécurisation.
— Ils l'auront terminée.
— Voilà une confiance dans l'avenir que je vous
envie.
Cette fois, quelqu'un sourit.
À peine.
Arvik soupira.
— Kaelin...
Il connaissait ce soupir aussi.
Il signifiait généralement : Pourriez-vous
essayer, durant quelques minutes, de vous comporter comme un adulte compatible
avec une structure hiérarchique ?
Rho lui répondit par son sourire le plus
innocent.
— Je serai prudent.
— Ce n'est pas vous qui m'inquiétez.
— Alors nous sommes deux.
Il se leva, récupéra sa tablette et quitta la
salle.
À cette époque, Kaelin Rho travaillait depuis
neuf ans pour l'Institut.
Il en avait critiqué les méthodes, insulté
certaines procédures, humilié involontairement plusieurs supérieurs et
volontairement deux administrateurs.
Mais il croyait en l'Institut.
Profondément.
Parce qu'il croyait en ce qu'il représentait.
La connaissance avant les intérêts particuliers.
Les faits avant les opinions.
La vérité avant le confort.
Il ignorait encore que ces principes étaient
beaucoup plus faciles à inscrire sur un fronton qu'à appliquer lorsqu'ils
coûtaient trois cents millions de crédits.
II — Quelque
chose manque
Le niveau quatre fut ouvert à 06 h 17.
À 06 h 43, Rho demanda qu'on le referme.
— Vous plaisantez ?
L'ingénieure face à lui s'appelait Meera Salven.
Trente-deux ans, spécialiste des structures anciennes, excellente technicienne
et suffisamment habituée à Rho pour savoir que lorsqu'il cessait de faire des
plaisanteries, il fallait commencer à s'inquiéter.
— J'ai rarement eu l'air aussi peu drôle.
Ils se tenaient au centre d'une galerie
parfaitement cylindrique.
Les constructeurs d'Orphion n'avaient laissé ni
inscriptions ni représentations. Seulement des parois gris sombre parcourues de
structures géométriques dont personne n'avait encore déterminé la fonction.
Meera consulta son scanner.
— Les relevés sont normaux.
— Justement.
— Je ne comprends pas.
Rho lui prit l'appareil des mains.
— Température ?
— Deux cent quatre-vingt-neuf kelvins.
— Pression ?
— Stable.
— Rayonnement ?
— Négligeable.
— Champ électromagnétique ?
— Dans les normes.
Il lui rendit le scanner.
— Et pourtant nous avons perdu douze pour cent de
capacité sur les cellules énergétiques de trois drones depuis qu'ils sont
descendus ici.
— Défaut de charge.
— Sur trois appareils indépendants ?
— Interférence locale.
— Que nous ne détectons pas ?
Meera hésita.
Rho s'accroupit devant l'un des petits drones
immobilisés sur le sol.
— Quelque chose consomme de l'énergie.
— Les installations sont mortes depuis cent vingt
mille ans.
— Alors les morts ont trouvé un moyen
particulièrement agaçant de vider nos batteries.
Il posa la main sur la coque du drone.
Puis regarda la paroi.
— Évacuez le niveau.
— Kaelin...
— Meera.
Elle connaissait ce ton-là.
Quelques minutes plus tard, le niveau quatre
était vide.
Rho y laissa six capteurs autonomes.
Deux heures plus tard, quatre avaient cessé de
fonctionner.
Le cinquième transmit une anomalie.
Elle dura 0,8 seconde.
Une chute brutale de température.
Puis plus rien.
Rho passa les quatorze heures suivantes devant
les données.
À 23 h 12, il comprit.
À 23 h 16, il vérifia.
À 23 h 41, il vérifia encore.
À 00 h 03, il appela Arvik.
— Je veux l'évacuation de la station.
Un silence.
— Pardon ?
— Évacuation complète. Personnel scientifique et
technique. Tout le monde.
— Sur quelle base ?
Rho regarda les courbes devant lui.
— Nous ne sommes pas en train d'explorer
l'installation.
— Expliquez-vous.
— Nous sommes en train de la réveiller.
III — Le
rapport
Le rapport Rho comportait cent quatre-vingt-sept
pages.
Personne ne les lut toutes.
Rho s'en doutait et avait donc placé l'essentiel
dans les trois premières.
Les structures découvertes sous Orphion-7
n'étaient pas alimentées par une source énergétique identifiable.
Elles utilisaient l'énergie disponible dans leur
environnement.
Thermique.
Électromagnétique.
Électrique.
Peut-être même biologique.
Chaque appareil introduit dans les niveaux
inférieurs contribuait à réactiver progressivement un réseau dont personne ne
connaissait encore la fonction.
La station humaine, construite au-dessus du
complexe, lui fournissait depuis des mois une quantité d'énergie croissante.
Rho ne savait pas ce qui se produirait lorsque le
système serait pleinement actif.
Et c'était précisément le problème.
— Vous demandez l'abandon immédiat du site sur la
base d'une extrapolation.
La phrase fut prononcée par le sous-directeur
Varek Olssen.
Rho le regarda longuement.
— Non.
— Votre rapport...
— Mon rapport demande une évacuation temporaire
et l'arrêt de tous les systèmes non essentiels jusqu'à ce que nous comprenions
le phénomène.
— Ce qui revient à suspendre la mission.
— Oui.
— Pour combien de temps ?
— Je l'ignore.
Olssen joignit les mains.
— Voilà le problème.
— Non. Voilà la réponse.
Ils étaient six dans la salle.
Arvik n'avait presque rien dit depuis le début de
la réunion.
Rho se tourna vers elle.
— Selen ?
Elle évita son regard.
Quelque chose changea imperceptiblement en lui.
— Nous avons transmis vos conclusions au comité
scientifique central, dit-elle enfin.
— Et ?
— Il estime que les données ne justifient pas une
interruption complète des opérations.
— Il estime ?
— Kaelin...
— Combien de membres du comité sont venus sur
Orphion ?
Personne ne répondit.
— Combien ont examiné les données brutes ?
Olssen se raidit.
— Ce n'est pas ainsi que fonctionne l'Institut.
— C'est précisément ainsi qu'un institut
scientifique devrait fonctionner.
Arvik poussa vers lui une tablette.
— Nous souhaitons que vous révisiez certaines
formulations.
Rho baissa les yeux.
Il lut.
Puis relut.
Une phrase avait été surlignée.
L'activation progressive du réseau
archéotechnologique constitue un risque majeur et non quantifiable pour
l'ensemble du personnel d'Orphion-7.
À côté figurait la formulation proposée :
Les données disponibles ne permettent pas
d'établir avec certitude l'existence d'un risque immédiat pour le personnel.
Rho releva lentement la tête.
— C'est exact, dit Olssen.
— Quoi donc ?
— Cette formulation.
— Bien sûr qu'elle est exacte.
Olssen sembla surpris.
Rho fit glisser la tablette vers lui.
— C'est même une très belle phrase. Techniquement
irréprochable. Nous pourrions également écrire que les données disponibles ne
permettent pas d'établir avec certitude que cette station existera encore
demain matin.
— Vous reconnaissez donc que...
— Je reconnais qu'on peut mentir sans écrire une
seule chose fausse.
Silence.
Arvik ferma les yeux.
— Kaelin...
— Non.
Il se leva.
— Vous voulez continuer la mission.
Personne ne répondit.
— Trois cents millions de crédits. Quatre années
de préparation. Des accords avec six universités. Deux industriels. Une
commission confédérée qui attend des résultats.
Olssen se leva à son tour.
— Vous dépassez largement votre domaine de
compétence.
— C'est possible. Mais le réseau sous nos pieds,
lui, se moque complètement de mon domaine de compétence.
— Vous modifierez ce rapport.
Rho le regarda.
Il n'y avait plus aucune ironie dans ses yeux.
— Non.
IV —
Trente-sept secondes
Pendant deux jours, rien ne se passa.
C'était presque le pire scénario possible.
Les opérations continuèrent.
Les équipes retournèrent dans les galeries.
Les systèmes restèrent alimentés.
Et Rho devint, progressivement, l'homme qui avait
eu peur de quelque chose qui n'existait pas.
Meera vint le trouver le troisième soir.
— Ils plaisantent sur toi au réfectoire.
— Excellent. J'espérais laisser une trace dans
l'histoire de cette mission.
— Kaelin.
Il leva les yeux.
— Je sais.
— Tu pourrais avoir tort.
— Évidemment.
— Ça ne te dérange pas ?
— Meera, avoir tort est un privilège
extraordinaire. Cela signifie généralement que personne ne va mourir.
Elle resta silencieuse.
Puis :
— Et si tu as raison ?
Rho regarda les données défiler.
— Alors j'aimerais beaucoup avoir tort.
L'alarme se déclencha à 03 h 26.
Pas une alarme générale.
D'abord une simple variation énergétique.
Puis une deuxième.
Puis toutes les lumières du laboratoire
diminuèrent simultanément.
Rho ouvrit les yeux.
Il s'était endormi sur sa chaise.
Devant lui, les courbes plongeaient.
— Non...
Il bondit.
Dans toute la station, l'énergie disparaissait.
Pas à cause d'une panne.
Elle allait quelque part.
Sous eux.
Le réseau venait de s'activer.
Rho courut.
Les portes automatiques fonctionnaient encore
lorsqu'il atteignit le poste de contrôle.
— Coupez le réacteur principal !
L'officier de quart se retourna.
— Quoi ?
— Coupez-le !
— Je n'ai pas autorité...
Rho se précipita vers la console.
L'homme lui barra le passage.
— Docteur !
— Regardez vos relevés !
Sous la surface d'Orphion, des centaines de
structures jusque-là invisibles apparaissaient maintenant sur les détecteurs.
Comme les ramifications d'un gigantesque système
nerveux.
Toutes convergeaient vers la station.
— Il absorbe notre énergie, dit Rho. Coupez tout.
— Une extinction complète compromettrait les
systèmes de survie.
— Pendant trente-sept secondes.
— Comment pouvez-vous le savoir ?
— Je ne le sais pas.
L'officier le fixa.
— Alors je ne peux pas exécuter cet ordre.
Rho comprit.
Ce n'était pas de la lâcheté.
Ce n'était même pas de la stupidité.
L'homme obéissait simplement à une procédure.
Et quelque part, enfouie sous des kilomètres de
roche, une machine vieille de cent vingt mille ans n'avait jamais lu cette
procédure.
Rho contourna l'officier.
Celui-ci l'attrapa par le bras.
— Docteur Rho !
— Arrêtez-moi après.
Il frappa la commande d'urgence.
Rien.
Verrouillage administratif.
Olssen.
Rho jura.
Meera entra en courant.
— Kaelin ! Le niveau quatre vient de...
— Le relais manuel.
Elle comprit immédiatement.
— Tu n'as pas le droit.
— Je sais.
— L'arrêt forcé va déconnecter toute la station.
— Je sais.
— Les secours aussi.
— Trente-sept secondes.
— Pourquoi trente-sept ?
Rho la regarda.
— Parce que quarante me paraît excessif.
Elle éclata presque de rire.
Presque.
Puis ils coururent.
Ils atteignirent le relais alors que les
premières sections de la station perdaient leur gravité.
Rho arracha le capot de protection.
Une lumière rouge clignotait.
COUPURE GÉNÉRALE — AUTORISATION CENTRALE REQUISE
Meera le regarda.
— Dernière chance.
Rho posa la main sur la commande.
— J'espère vraiment m'être trompé.
Il abaissa le levier.
La station mourut.
Trente-sept secondes.
Dans le noir.
Sans gravité.
Sans ventilation.
Sans communications.
Sans ordinateurs.
Pendant trente-sept secondes, Orphion redevint un
morceau de roche silencieux tournant autour d'une étoile anonyme.
Puis les systèmes d'urgence redémarrèrent.
Un à un.
Rho attendit.
Les détecteurs se rallumèrent.
Meera regarda son écran.
Puis Rho.
Sous eux, le réseau extraterrestre s'éteignait.
Faute d'énergie suffisante, la réaction en chaîne
s'était interrompue.
Rho ferma les yeux.
Il aurait voulu éprouver du soulagement.
Mais il savait déjà ce qui allait suivre.
V — Le prix de
la vérité
Ils évacuèrent Orphion-7 onze heures plus tard.
Officiellement, en raison d'une « anomalie
archéotechnologique majeure ».
Le rapport initial de Rho disparut des bases
publiques.
La mission fut suspendue.
Aucune victime.
Trois blessés légers.
Rho avait eu raison.
Cela ne le protégea absolument pas.
La commission disciplinaire se réunit vingt-six
jours plus tard.
— Vous avez désobéi à trois ordres directs.
— Oui.
— Vous avez contourné un verrouillage
administratif.
— Oui.
— Vous avez provoqué l'arrêt complet d'une
installation confédérée et mis temporairement hors service ses systèmes de
survie.
— Oui.
L'homme assis au centre de la commission retira
ses lunettes.
— Vous ne semblez pas le regretter.
Rho le regarda.
— J'en regrette surtout les trois.
Un léger mouvement parcourut la salle.
Le président ne sourit pas.
— Docteur Rho, ceci n'est pas un spectacle.
— Nous sommes enfin d'accord sur quelque chose.
Arvik était assise derrière lui.
Elle n'avait pas encore parlé.
La commission poursuivit pendant deux heures.
Procédures.
Responsabilités.
Chaîne de commandement.
Mise en danger.
Rho répondit à tout.
Sans colère.
Sans provocation inutile.
Puis vint la question qu'il attendait.
— Si la même situation se reproduisait,
agiriez-vous différemment ?
Rho regarda les cinq membres de la commission.
C'était facile.
Il savait exactement ce qu'il devait répondre.
Reconnaître que les circonstances avaient été
exceptionnelles.
Admettre que sa décision comportait des risques.
Promettre qu'à l'avenir il respecterait les
protocoles.
Quelques phrases.
Sa carrière pouvait probablement survivre à
quelques phrases.
Il pensa à la tablette qu'Arvik avait poussée
devant lui.
Les données disponibles ne permettent pas
d'établir avec certitude...
Des mots parfaitement exacts.
Et parfaitement malhonnêtes.
— Non, dit-il.
Le président se pencha.
— Non ?
— Je referais exactement la même chose.
Cette fois, Arvik baissa la tête.
Rho continua :
— Vous pouvez me reprocher la procédure. Vous
pouvez me reprocher l'arrêt. Vous pouvez même considérer que j'ai mis des vies
en danger pendant trente-sept secondes. Mais vous ne pouvez pas prétendre que
vous ignoriez le risque. Il était dans mon rapport.
— Votre rapport exprimait une hypothèse.
— Mon rapport exprimait ce que disaient les faits
disponibles.
— Les faits peuvent être interprétés.
Rho eut un petit sourire.
Pas son sourire sarcastique.
Un autre.
Plus triste.
— Oui. C'est ce que j'ai appris.
Il ne fut pas renvoyé.
Les institutions préfèrent parfois les sanctions
qui ne ressemblent pas à des sanctions.
Son habilitation aux programmes
archéotechnologiques prioritaires fut suspendue.
Son accès à plusieurs bases classifiées fut
restreint.
Son poste de directeur de recherche associé ne
fut pas renouvelé.
On lui proposa un laboratoire secondaire.
Puis un autre.
On cessa progressivement de l'inviter aux
commissions importantes.
Son nom resta dans les publications.
Sa carrière continua.
Simplement, les portes les plus intéressantes se
fermèrent.
Meera témoigna en sa faveur.
Deux autres scientifiques également.
Beaucoup ne le firent pas.
Rho ne leur en voulut pas.
C'était peut-être ce qui le surprit le plus.
Il comprenait.
Des contrats.
Des familles.
Des carrières.
Des années de travail.
Chacun avait quelque chose à perdre.
Lui aussi.
Un soir, six mois après Orphion, Arvik vint le
voir dans son nouveau laboratoire.
Il travaillait seul.
— Tu aurais pu t'en sortir beaucoup mieux.
Rho ne leva pas les yeux.
— Je m'en suis très bien sorti. Je suis vivant.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Oui.
Elle resta debout devant lui.
— Je suis désolée.
Cette fois, il la regarda.
Il n'y avait aucune ironie dans son expression.
— Tu savais.
Arvik ne répondit pas.
— C'est ça qui me gêne, Selen. Pas Olssen. Pas la
commission. Pas les sanctions. Toi.
— Nous n'avions pas de certitude.
— Nous n'en avons jamais.
— J'avais une institution à protéger.
Rho hocha lentement la tête.
— Moi aussi.
Elle fronça les sourcils.
— Je croyais.
Il retourna à son écran.
Arvik resta quelques secondes.
Puis elle partit.
Rho ne travailla plus jamais pour l'Institut
confédéré d'Archéotechnologie.
VI — Le
mauvais dossier
Onze ans plus tard, Kaelin Rho avait cinquante et
un ans.
Il avait publié trente-deux articles
supplémentaires, participé à huit missions civiles, enseigné dans trois
universités et réussi l'exploit remarquable de se brouiller avec chacune
d'elles sans jamais perdre complètement leur respect.
Son dossier administratif était devenu fascinant.
C'est probablement pour cette raison qu'un jour,
dans un bureau orbital terrien, une femme posa ce dossier devant lui.
Rho regarda la couverture.
Puis la femme.
— Vous avez tout lu ?
— Oui.
— Toutes les annexes ?
— Oui.
— Mes condoléances.
Elle ne sourit pas.
Rho l'observa avec davantage d'attention.
Commandante Lira Voss.
CSM.
Il connaissait son nom.
Elle tourna quelques pages.
— Incident d'Orphion-7.
— Il paraît.
— Refus d'obtempérer.
— Formulation administrative.
— Contournement d'une procédure de sécurité.
— Formulation administrative également.
— Insubordination caractérisée.
Rho réfléchit.
— Celle-là est assez juste.
Voss referma le dossier.
— Vous avez un problème avec l'autorité, docteur
Rho ?
— Non.
— Votre dossier suggère le contraire.
— J'ai un problème avec l'autorité lorsqu'elle a
tort. C'est différent.
— Et qui décide qu'elle a tort ?
— Les faits.
— Et qui interprète les faits ?
Rho la regarda.
Pendant une fraction de seconde, il revit une
autre salle.
Une autre table.
Un autre dossier.
Les faits peuvent être interprétés.
Son expression se ferma.
— Si c'est un interrogatoire, commandante, nous
pouvons gagner du temps. Je ne souhaite plus travailler pour une institution
confédérée.
— Tant mieux.
Rho haussa un sourcil.
— Pardon ?
— Je ne vous propose pas de travailler pour une
institution.
Elle fit glisser une tablette vers lui.
Un vaisseau apparut.
Profil sombre.
Architecture massive.
Un nom.
ANANKÉ.
— Mission d'exploration indépendante sous mandat
CSM. Équipage réduit. Zones éloignées. Contacts extraterrestres potentiels.
Archéotechnologie. Exobiologie. Phénomènes inconnus.
Rho parcourut rapidement les informations.
— Vous avez déjà un scientifique.
— J'en veux un qui me dise quand l'autre se
trompe.
Il leva les yeux.
Voss poursuivit :
— Et quelqu'un qui me dise quand je me
trompe.
Silence.
Pour la première fois depuis le début de
l'entretien, quelque chose changea dans le regard de Rho.
— Vous dites ça maintenant.
— Oui.
— Vous pourriez le regretter.
— Probablement.
— Je suis parfois désagréable.
— Je sais.
— Sarcastique.
— J'avais remarqué.
— Je respecte assez mal les hiérarchies
intellectuellement paresseuses.
— Docteur Rho.
— Oui ?
— Je ne vous demande pas de me donner des raisons
de refuser. Votre dossier s'en charge très bien.
Il sourit.
Vraiment, cette fois.
— Pourquoi moi ?
La commandante resta silencieuse quelques
secondes.
— Parce qu'un jour, trois ordres vous séparaient
de ce que vous pensiez juste.
Rho ne bougea plus.
— Et vous avez choisi ce que vous pensiez juste.
— J'aurais pu tuer tout le monde.
— Oui.
La réponse le surprit.
Pas d'excuse.
Pas de reconstruction héroïque des événements.
Voss poursuivit :
— C'est aussi dans le dossier.
Rho baissa les yeux vers l'image de l'Ananké.
— Et si cela se reproduit ?
— Vous me donnerez les faits.
— Et si vous refusez de les écouter ?
Voss se leva.
— Alors j'imagine que vous deviendrez très
agaçant.
Elle lui tendit la main.
Rho la regarda.
Puis regarda encore une fois le vaisseau sur la
tablette.
Il pensa à Orphion.
Aux trente-sept secondes de silence.
À Meera.
À Arvik.
À toutes ces années durant lesquelles il avait
cru que son cynisme était simplement une manière plus intelligente de regarder
le monde.
Peut-être n'était-ce pas tout à fait vrai.
Peut-être attendait-il seulement, depuis onze
ans, de rencontrer quelqu'un qui lui dise :
Parlez.
Je vous écouterai.
Il serra la main de Lira Voss.
— Quand partons-nous ?
Quelques mois plus tard, dans le laboratoire
principal de l'Ananké, Kaelin Rho leva les yeux de son écran.
Quelqu'un venait d'entrer.
Une jeune femme blonde portant l'uniforme
scientifique de la CSM s'approcha de lui avec une tablette serrée contre elle.
— Docteur Rho ?
— Malheureusement.
Elle hésita, ne sachant manifestement pas s'il
plaisantait.
— Élina Marceau. Cadette scientifique. Je dois
travailler avec vous sur les protocoles de biocommunication.
Rho la dévisagea.
Vingt ans, tout au plus.
Beaucoup trop jeune.
Beaucoup trop enthousiaste.
Elle lui tendit sa tablette.
— J'ai relu les relevés de la sonde. Je crois
qu'il y a une erreur dans votre interprétation de la séquence quatre.
Rho ne répondit pas.
Élina perdit légèrement son sourire.
— Enfin... je peux me tromper.
— Évidemment.
Elle baissa les yeux.
Rho prit la tablette.
— Montrez-moi.
Elle releva aussitôt la tête.
Il examina les données.
Quelques secondes passèrent.
Puis davantage.
— Là, dit Élina. Regardez la variation.
Rho regarda.
Elle avait raison.
Un sourire presque imperceptible apparut au coin
de ses lèvres.
— Intéressant.
— Je me suis trompée ?
Il lui rendit la tablette.
— Non.
Élina sourit.
Rho se retourna vers son écran.
— Marceau ?
— Oui ?
— Ne commencez jamais une démonstration par « je
peux me tromper ».
— Mais je peux me tromper.
— Bien sûr. Moi aussi.
Elle le regarda, manifestement surprise.
Rho reprit son travail.
— C'est même l'un des rares privilèges de notre
métier.
Élina resta un instant à côté de lui.
Puis elle prit place devant la console voisine.
De l'autre côté de la cloison, quelque part dans
les profondeurs du vaisseau, les moteurs de l'Ananké vibraient doucement.
Kaelin Rho ne faisait toujours pas confiance aux
institutions.
Il ne ferait probablement plus jamais confiance à
aucune.
Mais il avait découvert quelque chose d'autre.
Un équipage n'était pas une institution.
Une commandante capable d'écouter n'était pas une
hiérarchie.
Et une jeune scientifique capable de lui dire
qu'il avait tort n'était pas une menace.
Rho contempla les données corrigées.
Puis il les valida.
Les faits n'avaient pas besoin qu'on leur
obéisse.
Ils avaient seulement besoin que quelqu'un
accepte de les regarder.
Et, parfois, de parler assez fort pour que les
autres les regardent aussi.
- Texte et images de ChatGPT, en collaboration avec Morbius -
PRÉFACE OFFICIELLE DE LA SAISON 1 ICI
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(utopialeblog1@gmail.com)
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