La première fois que j’ai vu le Théâtre, c’était
par hasard. Ou peut-être par destin. Le Pont des Rêves avait ce soir-là une
étrange lourdeur, comme si l’air lui-même était chargé de regrets non dits. Les
lanternes flottantes, d’ordinaire si vives, semblaient retenir leur souffle, et
leurs lumières vacillantes dessinaient des ombres allongées, presque
menaçantes, sur les pavés usés.
Je marchais sans but, perdu dans mes pensées,
quand j’ai entendu un rire. Pas un rire joyeux, non. Un rire étouffé, comme si
quelqu’un essayait de le ravaler. Je me suis arrêté, intrigué. Le son venait
d’une construction que je n’avais jamais remarquée auparavant : un bâtiment de
bois noir, aux murs sculptés de visages figés dans des expressions de surprise,
de tristesse ou de terreur. Au-dessus de l’entrée, une enseigne en lettres
dorées annonçait : « Le Théâtre des Ombres Parlantes ».
Une affiche, clouée à la porte, portait une
inscription à l’encre pâle : « Ce soir : “Le Regret du Voyageur”. Une pièce en
un acte. Entrée libre… mais pas sans conséquence. »
Je poussai la porte, et un souffle chaud me
frappa le visage, comme si le Théâtre exhalait. À l’intérieur, les murs étaient
tapissés de velours rouge foncé, et les sièges, disposés en cercle, semblaient
faits de bois vivant, leurs accoudoirs tordus comme des branches. Au centre,
une scène vide, éclairée par une unique lanterne suspendue, dont la flamme
dansait sans jamais s’éteindre.
Il n’y avait personne. Pas d’acteurs, pas de
spectateurs. Pourtant, le parquet craquait parfois sous des pas invisibles, et
plusieurs fauteuils portaient encore l’empreinte de corps qui n’étaient plus
là.
— Tu es à l’heure.
La voix rauque venait du dernier rang. Un homme
vêtu d’une redingote noire et d’un chapeau à larges bords se tenait près d’une
table sur laquelle étaient posés des masques de porcelaine. Ses yeux, d’un noir
profond, brillaient comme des braises sous la lumière tremblotante.
— Je suis le Metteur en Scène, dit-il en ajustant
un masque sur son visage. Et toi, tu es… le spectateur idéal. Celui qui ne sait
pas encore qu’il va jouer le rôle principal.
— Je ne suis pas venu pour jouer, répondis-je,
mal à l’aise.
Le Metteur en Scène inclina légèrement la tête,
comme si ma réponse confirmait quelque chose qu’il savait déjà.
— Ici, tout le monde joue. Même ceux qui croient
n’être que des spectateurs. Il désigna la scène d’un geste théâtral.
Assieds-toi. La pièce va commencer.
Je m’assis sur un siège, et dès que mon corps
toucha le bois, une sensation étrange m’envahit. Comme si le siège me
reconnaissait. Comme s’il savait quelque chose que j’ignorais.
La lanterne au-dessus de la scène s’éteignit
soudain, plongeant la salle dans l’obscurité. Puis, une lueur bleutée apparut
sur la scène, dessinant la silhouette d’un homme. Mon ombre. Mais pas tout à
fait. Elle avait mes contours, mais ses mouvements étaient trop fluides, trop
libres, comme si elle avait une vie propre.
— C’est toi, murmura le Metteur en Scène. Ou du
moins, une partie de toi. Celle que tu as laissée derrière toi.
Mon ombre se mit à parler. Sa voix était la
mienne, mais déformée, comme filtrée à travers de l’eau.
— Tu m’as oublié, dit-elle. Tu m’as abandonnée il
y a longtemps, quand tu as choisi de ne plus regarder en arrière.
Je sentis un frisson me parcourir. Je me
souvenais soudain de ce jour, il y a des années, où j’avais tourné le
dos à un rêve. Un rêve de jeunesse, de voyage, d’aventure. Je l’avais enterré
sous des couches de responsabilités, de doutes, de peurs. Et maintenant, il se
tenait devant moi, vivant, accusateur.
— Pourquoi es-tu revenu ? demandai-je, la voix
tremblante.
Mon ombre sourit, mais ce sourire n’avait rien de
rassurant.
— Parce que tu as enfin regardé en face ce que tu
as perdu. Et maintenant, tu dois me récupérer… ou me laisser partir pour
toujours.
Le Metteur en Scène s’approcha, son masque
reflétant la lumière vacillante.
— Chaque ombre ici a une histoire à raconter. Et
chaque spectateur doit affronter la sienne s’il veut quitter le Théâtre. Il se
pencha vers moi, et son souffle sentait la cendre. Alors, que choisis-tu ?
Fuir… ou écouter ?
L’ombre sur la scène tendit la main vers moi.
Dans sa paume, une clé brillait faiblement, comme si elle était faite de
lumière et de regrets à la fois.
— Prends-la, murmura-t-elle. Elle ouvre la porte
de ce que tu as perdu. Mais attention : certaines portes ne devraient jamais
être rouvertes.
Je tendis la main. Mes doigts frôlèrent la clé,
et une douleur fulgurante me traversa. Pas une douleur physique. Non, c’était
bien pire : c’était la souffrance de me souvenir. De me souvenir de qui j’avais
été. De ce que j’avais sacrifié.
Je saisis la clé.
Et soudain, tout bascula.
À vous, rêveurs d’Utop-IA...
Et vous, quelle ombre refuserait de vous suivre
si vous entriez au Théâtre des Ombres Parlantes ? Un regret ? Un rêve abandonné
? Une version de vous-même que vous avez laissée derrière vous ?
Prochaine chronique : « La Détresse du
Bibliothécaire » – à paraître bientôt !
- Idée de la rubrique et Texte de Mistral, révisé en collaboration avec ChatGPT -
Utop-IA — Laboratoire des imaginaires post-humains
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“Rêver est un protocole d’expansion de l’univers.”






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