LES AVENTURES DE L'ANANKÉ - Short Story - Ce qui Reste

 

Les Short Stories de l’Ananké

 Derniers portraits

La première saison des Aventures de l’Ananké est terminée. Pourtant, nous resterons encore un peu à bord…

Depuis le début de la série, les Short Stories de l’Ananké se glissent entre les grandes aventures pour délaisser batailles, missions et mystères galactiques et s’approcher au plus près de celles et ceux qui font vivre le vaisseau. Passé, blessures, souvenirs, secrets : ces récits sont autant de fenêtres ouvertes sur l’intimité de l’équipage.

Plusieurs de ses membres ont déjà eu leur histoire. Quatre manquent encore à l’appel : Narek Venn, Élina Marceau, le Dr Kaelin Rho et Lira Voss.

Nous allons donc prolonger quelque peu cette rubrique au-delà de la fin de la saison afin que chacun ait eu, à son tour, son moment. Quatre dernières Short Stories, quatre derniers portraits avant de quitter l’Ananké… pour quelque temps.

Et il était naturel que Lira Voss, sa commandante, soit la dernière à refermer ce grand livre de la première saison.

Chronique antérieure de l’Ananké

2875 — dix ans avant les missions de l’Ananké

I. LE KHEPRI FAISAIT DU BRUIT

Le Khepri faisait du bruit. Tout le temps.

Même lorsqu'il ne se passait rien, même lorsque les extracteurs étaient coupés et que le vaisseau dérivait entre deux blocs de roche, il y avait toujours quelque chose : la vibration lente des pompes thermiques, un claquement irrégulier dans les conduites de refroidissement, le grondement très bas du réacteur qui remontait à travers les cloisons. Les nouveaux membres d'équipage mettaient plusieurs nuits à s'y habituer. Certains dormaient avec des inhibiteurs auditifs.

Narek Venn, lui, aurait été incapable de dormir sans cela.

Il était allongé dans sa couchette, les mains derrière la tête, les yeux ouverts dans la pénombre, et écoutait. Trente-cinq ans. Des cheveux noirs qu'il coupait lui-même beaucoup trop rarement, une barbe de deux jours, deux bras encore douloureux d'avoir passé six heures dans un conduit de maintenance trop étroit pour lui.

Une vibration remonta par la cloison. Narek fronça les sourcils.

Trois secondes.

Puis une autre.

Il se redressa.

— Oh, non.

Depuis la couchette supérieure, quelqu'un grogna.

— Quoi encore ?

— Pompe auxiliaire trois.

— Elle fonctionne.

— Justement.

Le visage de Jori Menn apparut au bord du lit supérieur, complètement froissé par le sommeil.

— Narek, il est deux heures onze.

— Deux heures douze.

— C'est pire.

Narek enfila son pantalon.

— Elle cavite.

— L'ordinateur n'a rien signalé.

— Je sais.

— Alors rendors-toi.

Narek enfila ses bottes. Jori le regarda disparaître dans le couloir.

— Tu sais qu'un jour, ce vaisseau finira par te répondre ?

Narek passa la tête dans l'ouverture.

— Il répond déjà. C'est toi qui n'écoutes pas.

Jori lui lança son oreiller.

Narek éclata de rire.

Le Khepri était vieux. Pas assez vieux pour devenir intéressant, seulement assez vieux pour coûter cher.

Un cargo minier de quatrième génération, cent vingt-sept mètres de coque industrielle, construit quarante-six ans plus tôt pour exploiter des filons métalliques dans les systèmes périphériques. Ses plans avaient été modifiés tant de fois que plus personne ne savait exactement quelle partie correspondait encore à la configuration d'origine.

Narek l'aimait précisément pour cela.

Les machines neuves se comportaient comme prévu. Les vieilles machines avaient une personnalité.

À huit heures, il était déjà dans le compartiment de forage avec Jori et deux techniciens, occupé à démonter un régulateur thermique.

— Tu avais raison, dit Jori.

— Je sais.

— Tu pourrais parfois attendre que je finisse avant d'être insupportable.

— J'attendais.

Jori lui montra le joint fissuré.

— Deux jours maximum.

— Six heures.

— Deux jours.

Narek secoua la tête.

— Six heures avant la première alarme. Douze avant arrêt automatique.

— Pari ?

Narek lui tendit la main.

— Une bouteille de Sildar.

— Tu n'aimes pas le Sildar.

— Justement. Je prendrai quelque chose de meilleur avec ton argent.

Jori saisit sa main.

Sur la passerelle technique, la superviseuse Miran Oles les observait avec l'expression de quelqu'un qui regrettait depuis longtemps d'avoir engagé l'un et toléré l'autre.

— Vous avez fini ?

— Presque, répondit Narek.

— Tant mieux. On commence l'extraction sur Nysa-17 dans quarante minutes.

Narek releva la tête.

— Déjà ?

— La prospection confirme le filon. Fer, iridium, hafnium, traces de vanadium. La Compagnie veut qu'on commence immédiatement.

Il regarda les données qui s'affichaient sur la console.

— La structure est mauvaise.

— Les sondes disent stable.

— Je n'aime pas la densité sur le quadrant quatre.

Miran soupira.

— Les sondes disent stable, Narek.

Il continua à fixer le diagramme.

— Elles disent beaucoup de choses.

— Et toi aussi.

Jori lui donna une petite tape sur l'épaule.

— Laisse l'astéroïde tranquille. Il n'a encore rien fait.

Narek sourit.

— Justement.

Nysa-17 tournait lentement devant eux. Dix-sept kilomètres de roche sombre, presque parfaitement invisible sans l'éclairage des drones extracteurs. Les bras de forage du Khepri s'étaient arrimés à sa surface et pénétraient progressivement dans la croûte.

Pendant les premières heures, tout se passa normalement. Le minerai arrivait dans les trémies. Les concasseurs fonctionnaient. Les réservoirs se remplissaient.

Narek avait presque oublié son malaise lorsque le son apparut.

Il était dans la galerie technique quatre, à genoux devant un panneau ouvert.

Un sifflement. Très faible.

Il leva la tête.

Rien.

Puis de nouveau.

Pas vraiment un sifflement. Quelque chose de plus aigu, presque à la limite de l'audible.

Il posa son tournevis.

— Jori ?

La voix arriva par l'intercom.

— Oui ?

— Coupe le concasseur deux.

— Pourquoi ?

— Coupe-le.

Le grondement diminua. Le sifflement resta.

Narek se leva. Il posa une main contre la cloison.

Un frémissement courait dans le métal.

Pas mécanique.

Électrique.

— Miran.

— Je t'écoute.

— Quelle est la charge réseau sur les extracteurs ?

— Soixante et un pour cent.

— Pic maximum depuis l'arrimage ?

Quelques secondes.

— Soixante-quatre.

Narek fixa la cloison. La vibration revint. Cette fois, ses dents en tremblèrent légèrement.

— Déconnecte les bras.

— Quoi ?

— Déconnecte tout.

— Narek...

— Maintenant.

Une lumière blanche traversa soudain le panneau devant lui.

Pas une étincelle.

Une ligne.

Elle courut le long des circuits comme une veine lumineuse, disparut, puis réapparut trois mètres plus loin.

Narek recula.

— Miran, coupe !

L'alarme retentit. Une seule.

Puis toutes.

Les écrans devinrent blancs.

Le sol trembla.

Une voix synthétique annonça :

Surtension primaire. Défaillance de distribution. Secteurs cinq à huit isolés.

Narek courait déjà.

II. LA LUMIÈRE BLANCHE

Ils comprirent plus tard.

À cet instant-là, personne ne comprenait rien.

Le forage avait traversé une couche cristalline sous tension depuis des millions d'années. Une structure piézoélectrique gigantesque, comprimée au cœur de l'astéroïde, avait réagi aux vibrations des extracteurs.

La première décharge avait remonté les bras de forage. La seconde entra dans le Khepri. Les protections auraient dû l'arrêter, elles n'en eurent pas le temps.

Narek traversait le couloir six lorsque l'éclairage s'éteignit. Les lampes d'urgence prirent immédiatement le relais.

Des gens couraient.

— Compartiment extracteur ! cria quelqu'un.

— Évacuez !

Narek attrapa une technicienne par l'épaule.

— Tout le monde est sorti ?

— Je crois !

— Tu crois ?

Elle hésita.

— Jori est encore dans le six !

Narek s'arrêta.

— Pourquoi ?

— La porte de purge !

Il repartit dans l'autre sens.

— NAREK !

Il ne se retourna pas.

La chaleur augmentait. Une fumée grise coulait déjà du plafond.

Il atteignit le sas six.

Jori était là, à genoux devant la commande d'urgence.

— Tu fais quoi ?

Jori leva les yeux.

— La porte est bloquée !

— Laisse tomber !

— Si elle reste ouverte, la surcharge atteint les réservoirs !

Narek regarda le voyant.

Rouge.

Derrière la cloison, quelque chose cognait.

Une fois.

Deux fois.

Il entendit alors le son. Celui qu'il avait entendu avant l'alarme. Mais cent fois plus fort.

Il comprit.

— Jori.

— Quoi ?

— Recule.

— J'ai presque...

— RECULE !

La lumière apparut dans le mur.

Une ligne blanche. Elle se ramifia. Narek vit la décharge courir vers eux. Il ne réfléchit pas. Il attrapa Jori de la main gauche et le jeta vers l'ouverture du sas.

Puis le monde devint blanc.

Il n'y eut pas de douleur. Pas immédiatement. Seulement une sensation étrange. Comme si quelqu'un avait éteint la moitié de son corps.

Narek ouvrit les yeux.

Il était par terre. Quelque chose brûlait.

Il voulut se relever.

Son corps ne répondit pas correctement. Il regarda vers sa droite et ne comprit pas.

Son épaule s'arrêtait là où son bras aurait dû commencer.

Il regarda encore. Le cerveau refusait l'information. Le bras n'était pas là. Il essaya pourtant de bouger les doigts. Il sentit ses doigts bouger. Il les sentit parfaitement. Mais il ne les voyait pas.

Puis la douleur arriva.

Narek hurla.

Quelqu'un se pencha sur lui.

Jori.

Du sang coulait de son front.

— Narek ! Regarde-moi !

Il essaya. Le visage de Jori semblait incomplet. Toute la moitié droite de son champ de vision était noire.

— Mon bras...

— Ne bouge pas.

— Où est mon bras ?

— Narek...

— OÙ EST MON BRAS ?

Une autre explosion secoua le compartiment. Jori cria quelque chose qu'il n'entendit pas.

Puis le noir revint.

III. L'HOMME DANS LE MIROIR

La première chose qu'il entendit fut un battement. Régulier. Artificiel.

La seconde fut une voix.

— Monsieur Venn ?

Il ouvrit les yeux.

Un plafond blanc.

Il essaya de tourner la tête.

Une main l'arrêta.

— Doucement.

— Où...

Sa gorge était sèche.

— Où suis-je ?

— Centre médical d'Aram-4.

Il réfléchit. Le nom ne signifiait rien. Puis le Khepri revint.

La lumière.

Jori.

Son bras.

Il tenta de se redresser.

— Le vaisseau.

— Monsieur Venn...

— Le Khepri ?

— Stabilisé. Il n'y a plus de danger.

— Jori ?

— Vivant.

Narek ferma les yeux.

Il inspira puis il bougea sa main droite. Ses doigts répondirent. Il les sentit. Cette fois, il savait.

Il ouvrit les yeux.

— Mon bras.

Le médecin ne répondit pas tout de suite.

— Il n'a pas pu être sauvé.

Narek fixa le plafond.

— Jusqu'où ?

— Désarticulation complète de l'épaule.

Les mots restèrent quelque part dans la pièce.

Désarticulation complète.

Comme s'il s'agissait d'une machine.

— Votre côté droit a également subi des brûlures profondes et plusieurs impacts. L'œil droit est perdu. Une partie de l'orbite, de la pommette et de la structure temporale devra être reconstruite.

Narek écoutait. Cela concernait quelqu'un d'autre.

— Nous avons pu préserver les structures neurologiques principales.

Le médecin hésita.

— Monsieur Venn, compte tenu de votre profession et de votre état général, vous êtes un excellent candidat pour une reconstruction cybernétique avancée.

Narek tourna lentement son œil gauche vers lui.

— Non.

— Je comprends que...

— Non.

Le médecin se tut.

— Je veux une reconstruction biologique.

— Ce n'est pas possible.

— Cultivez le bras.

— Les lésions nerveuses de l'épaule...

— Faites-le.

— Nous ne pouvons pas.

Narek regarda de nouveau le plafond.

— Alors laissez-moi comme ça.

Trois jours plus tard, il changea d'avis.

Pas parce qu'il avait accepté.

Parce qu'on lui expliqua précisément ce que signifiait « rester comme ça ».

Une partie de son crâne devait être renforcée. Les dommages nerveux provoquaient déjà des crises. La reconstruction faciale n'était pas une option esthétique.

Elle était nécessaire, le bras pouvait attendre. Le reste non.

Narek signa.

Avec la main gauche.

Il regarda sa signature. Elle ressemblait à celle d'un enfant.

Les opérations durèrent onze heures.

Puis six.

Puis trois.

Il y en eut encore d'autres.

Lorsqu'il se réveillait, quelque chose avait changé.

Une plaque.

Un connecteur.

Une interface.

Un nouveau morceau de lui qu'il n'avait jamais demandé.

On lui expliquait tout.

Résistance. Durabilité. Vitesse de transmission. Capacité sensorielle.

Son œil artificiel pourrait percevoir l'infrarouge proche.

Sa nouvelle structure temporale intégrerait une interface diagnostique.

Le bras proposé possédait des servomoteurs plus puissants que les muscles humains et pourrait recevoir des outils spécialisés.

Les médecins parlaient d'amélioration. Narek entendait remplacement.

La première fois qu'il vit son visage, il était seul. Il l'avait demandé. Le médecin lui avait conseillé d'attendre, Narek avait insisté.

La salle de rééducation possédait un miroir derrière une cloison opaque.

Il s'assit.

Sa nouvelle main droite reposait sur sa cuisse. Elle n'était pas encore recouverte.

Métal sombre. Articulations visibles. Capteurs.

Des câbles disparaissaient sous une structure fixée directement à l'épaule.

Narek ne la regardait jamais. La cloison devint transparente.

Il vit un homme.

La moitié gauche lui appartenait. Il reconnaissait la joue, l'œil, la bouche, les cheveux, qu'on avait rasés sur le côté.

À droite...

Une structure métallique remontait de la tempe jusqu'à l'orbite.

Des plaques épousaient son crâne.

L'œil artificiel était sombre, puis il s'activa.

Un point bleu apparut.

Tzk.

La mise au point se fit automatiquement. Narek sursauta. L'œil recommença.

Tzk.

Il se leva brutalement. La chaise tomba. Sa main mécanique saisit le bord de la table. Le métal se déforma.

Narek resta immobile.

Il regarda la trace laissée par ses doigts. Puis son reflet.

— Éteignez-le.

Personne ne répondit.

— ÉTEIGNEZ-LE !

IV. UNE ÉTRANGE DÉFINITION DE LA CHANCE

La rééducation dura huit mois.

Narek apprit à marcher sans compenser le poids du bras. À prendre un verre sans le briser. À reconnaître la pression. À boutonner une chemise. À se raser. À ne pas arracher une poignée de porte lorsqu'il était en colère.

Il apprit aussi le regard des autres.

Il y avait ceux qui détournaient les yeux.

Ceux qui regardaient trop.

Ceux qui demandaient.

Ceux qui n'osaient pas.

Un jour, dans un transport public, un enfant fixa son visage pendant cinq minutes.

La mère murmura :

— Ne regarde pas.

Narek se leva et descendit trois stations trop tôt.

Jori venait le voir.

Au début, toutes les semaines. Puis tous les mois. Ils essayaient de parler comme avant. Ils parlaient du Khepri, des collègues, du championnat orbital.

Une fois, Jori apporta une bouteille de Sildar.

— Tu te souviens ?

Narek la regarda.

Le pari.

La pompe auxiliaire.

Une autre vie.

— Tu me devais ça.

Jori sourit.

— Techniquement, elle a tenu neuf heures.

— Six avant alarme.

— Neuf avant arrêt.

— Le pari portait sur l'alarme.

Ils se regardèrent.

Pendant une seconde, quelque chose revint.

Narek sourit.

Presque.

Puis l'œil artificiel ajusta sa mise au point.

Tzk.

Le sourire disparut.

Jori baissa les yeux.

— Tu as eu de la chance, tu sais.

Silence.

Narek regarda la bouteille.

— Oui.

Jori comprit trop tard.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Je sais.

— Tu m'as sauvé.

Narek se leva.

— Je sais.

Jori ne revint pas la semaine suivante.

V. CE QUI PEUT ÊTRE REMPLACÉ

Un an après l'accident, le Khepri fut condamné. Les dégâts structurels étaient trop importants. La Compagnie avait calculé. Réparer coûtait trente-sept pour cent de plus que démanteler. Narek reçut la notification sur son terminal.

KHEPRI — RETRAIT D'EXPLOITATION / DÉCONSTRUCTION PROGRAMMÉE

Il la lut trois fois puis demanda l'autorisation d'assister au démantèlement. On lui répondit que ce n'était pas nécessaire. Il insista.

Le Khepri flottait dans le chantier orbital.

Sans énergie. Sans équipage. Les lumières étaient éteintes.

Narek le regardait derrière une baie panoramique.

Un bras industriel saisit le module extracteur.

Les attaches explosèrent. Le morceau de vaisseau s'éloigna lentement.

Puis un autre.

Et un autre.

Narek resta deux heures. Personne ne lui parla.

Il regarda les machines démonter ce qui avait été sa maison. Il pensa à ses propres opérations. On avait retiré ce qui était détruit. Remplacé ce qui pouvait l'être. Renforcé le reste.

Le Khepri, lui, n'aurait pas cette chance.

Lorsque le bras industriel arracha la section technique quatre, Narek ferma son œil gauche.

Son œil artificiel continua à regarder.

Tzk.

Pour la première fois, le bruit ne l'agaça pas.

Les années passèrent.

Narek travailla.

D'abord parce qu'il fallait travailler. Puis parce que les machines étaient plus simples que les gens.

Elles ne détournaient pas les yeux. Elles ne demandaient pas si ça faisait mal. Elles ne disaient jamais qu'il avait eu de la chance.

Son bras évolua.

Il fit modifier les premiers modèles puis les modifia lui-même.

Il ajouta des interfaces, des outils, des sondes, des connecteurs neuraux.

Chaque pièce avait une fonction.

Il refusait tout ce qui n'en avait pas.

Les techniciens qui travaillaient avec lui apprirent vite une chose.

Narek parlait peu.

Mais lorsqu'il disait qu'une machine allait tomber en panne, mieux valait l'écouter.

Sa mémoire, elle, jouait parfois contre lui. Certains souvenirs de l'accident revenaient sans ordre.

La lumière.

Un cri.

Le bruit de la cloison.

Une main.

Parfois il rêvait encore qu'il possédait son bras droit.

Au réveil, il essayait de bouger les doigts. Ils bougeaient. Toujours. Mais ce n'étaient plus les mêmes.

VI. ÉCOUTER AUTREMENT

Six ans après l'accident, Narek travaillait sur une station relais à la périphérie du système d'Ilyon.

Un convertisseur principal s'était mis en sécurité. Trois équipes avaient cherché la panne pendant neuf heures.

Narek arriva.

Il posa sa main métallique sur la console.

— Diagnostic ?

— Rien.

— Évidemment.

Le technicien le regarda.

— Pardon ?

Narek ne répondit pas.

Il ouvrit un panneau.

Écouta.

Rien.

Puis il connecta l'interface de son poignet. Les données arrivèrent directement. Flux thermiques, charges, variations.

Des centaines de paramètres traversèrent ses circuits neuraux.

Au début, ce n'était que du bruit. Puis quelque chose se dessina.

Un rythme.

Une irrégularité.

Trois impulsions normales.

Une faible.

Trois normales.

Une faible.

Narek ferma l'œil gauche. Le monde disparut presque. Restèrent les données.

Il entendit. Pas un son, une structure.

Il suivit l'anomalie.

Module quatre, sous-réseau douze, jonction sept.

— Là.

Le technicien ouvrit le compartiment. Un isolateur était fendu.

— Comment vous avez fait ?

Narek déconnecta son bras. Il regarda sa main, les articulations métalliques, les capteurs, les petites traces d'usure.

Il pensa à la première fois qu'il l'avait vue dans le miroir.

À la haine. Au dégoût. À l'envie qu'on la lui retire.

Il fléchit lentement les doigts.

— J'ai écouté.

Le technicien fronça les sourcils.

— Écouté quoi ?

Narek posa de nouveau la main sur la machine. Il sentit les vibrations minuscules traverser le métal. Autrefois, il les aurait perçues dans ses os. Maintenant elles remontaient par les capteurs. Différemment.

Mais elles étaient là. Toujours là.

Il resta longtemps ainsi. Puis quelque chose se produisit.

Ce ne fut pas une réconciliation.

Pas encore.

Il ne regarda pas son bras en pensant qu'il était heureux de l'avoir. Il ne remercia personne de l'avoir sauvé. Il ne décida pas que l'accident avait été une chance déguisée.

Certaines pertes ne deviennent pas des cadeaux parce qu'on apprend à vivre avec elles.

Il comprit simplement une chose.

Ce bras était le sien.

Cet œil était le sien.

Ce visage était le sien.

Pas ceux qu'il avait eus.

Ceux qu'il avait maintenant.

Cela suffisait.

Quatre ans plus tard, un homme de quarante-cinq ans entra pour la première fois dans la salle des machines d'un vaisseau de la Confédération Stellaire Méridionale.

Le bâtiment s'appelait Ananké.

Il posa sa main droite contre une console. Son interface s'activa. Quelque chose passa dans le réseau. Une vibration profonde. Inhabituelle. Presque familière.

Narek resta immobile.

Quelqu'un derrière lui demanda :

— Un problème ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Au plus profond du vaisseau, une pompe changea imperceptiblement de fréquence.

Puis une seconde.

Puis le cœur énergétique produisit une infime oscillation que les capteurs considérèrent comme négligeable.

Narek inclina légèrement la tête.

Et, pour la première fois depuis très longtemps, un sourire presque invisible apparut sur son visage.

— Non, dit-il.

Sa main métallique resta posée contre la console.

Il écouta encore quelques secondes.

— Aucun problème.

Derrière les cloisons, l'Ananké continuait de vibrer.

Et Narek Venn recommença à écouter les machines.

- Texte et images de ChatGPT, sur un sujet de Morbius -


PRÉFACE OFFICIELLE DE LA SAISON 1 ICI

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