Le Voyageur du Meridian
- Première partie -
Le désert avait cette manière bien à lui de faire
disparaître les distances.
Dans les États de l'Ouest, les cartes
promettaient toujours qu'une ville se trouvait à cinquante miles, une autre à
cent vingt, une station-service à la prochaine bifurcation. Pourtant, lorsqu'on
roulait des heures durant sous le même ciel immense, entre les mêmes collines
pierreuses et les mêmes lignes télégraphiques qui semblaient accompagner la
route jusqu'à l'horizon, ces indications perdaient peu à peu toute
signification. Les kilomètres continuaient de s'écouler, mais le paysage, lui,
donnait l'impression de demeurer immobile.
Thomas Avery connaissait cette sensation depuis
longtemps.
À quarante-deux ans, il passait plus de temps
dans sa Chevrolet que dans son appartement de Sacramento. Représentant
commercial pour une société fabriquant des machines à écrire, il sillonnait les
États de l'Ouest presque toute l'année. Les propriétaires de papeteries, les
secrétaires de petites entreprises, les directeurs d'écoles rurales ou les
responsables d'administrations locales finissaient souvent par connaître son
visage avant de retenir son nom. C'était un métier solitaire, mais il l'aimait.
Il avait découvert que certaines conversations ne naissaient que sur les routes
et que les meilleurs cafés se trouvaient rarement dans les grandes villes.
La pluie avait commencé peu avant Reno.
Une pluie fine, régulière, qui ne tombait pas
vraiment du ciel mais semblait flotter dans l'air, comme si le désert lui-même
exhalait une brume froide. Les essuie-glaces accomplissaient leur va-et-vient
avec une précision rassurante, tandis que les phares découpaient un étroit
ruban de lumière dans la nuit.
Sur le siège voisin reposaient une valise de cuir
brun, plusieurs catalogues soigneusement rangés dans une serviette noire et une
carte routière largement annotée au crayon. Thomas avait pris l'habitude d'y
inscrire les motels convenables, les restaurants où l'on servait encore une
tarte aux pommes digne de ce nom, ainsi que les stations-service dont le
mécanicien savait réellement réparer une voiture.
Il jeta un regard à sa montre.
Vingt et une heures passées.
S'il continuait à ce rythme, il atteindrait
Fallon avant vingt-trois heures. Il y trouverait certainement un lit, un repas
encore chaud et repartirait à l'aube vers Austin.
Le programme lui paraissait suffisamment
ordinaire pour ne plus exiger la moindre réflexion.
La radio grésilla.
Une voix annonçait les prévisions météorologiques
pour le Nevada occidental, puis les mots furent engloutis sous un souffle
électrique. Thomas tourna légèrement le bouton de syntonisation. Pendant
quelques secondes, une musique de jazz surgit avec une netteté parfaite avant
de disparaître à son tour, remplacée par un silence presque total.
— Tu choisis toujours le bon moment...,
murmura-t-il en donnant une légère tape sur le tableau de bord.
Le poste retrouva brièvement la vie.
« ...prudence sur les routes secondaires...
visibilité réduite... »
Puis plus rien.
Thomas haussa les épaules. Les montagnes
n'étaient jamais très tendres avec les ondes radio.
La pluie s'intensifia pendant plusieurs miles
avant de redevenir presque imperceptible. Les gouttes glissaient désormais
lentement sur le pare-brise, déformant les rares panneaux routiers qui
apparaissaient dans la lumière des phares.
Un peu plus loin, une enseigne attira son
attention.
Une vieille station-service.
Deux pompes à essence sous un auvent métallique.
Une enseigne GAS dont la lettre A
semblait hésiter entre la lumière et l'obscurité.
Le bâtiment principal paraissait fermé, mais une
lampe brûlait encore derrière une fenêtre.
Thomas ralentit instinctivement.
Son réservoir était loin d'être vide. Rien ne
l'obligeait à s'arrêter.
Il poursuivit sa route.
En dépassant la station, il aperçut un homme
immobile sous l'auvent. Peut-être le propriétaire. Peut-être un client.
Impossible de le distinguer avec cette pluie.
Quelques secondes plus tard, il consulta
machinalement son rétroviseur.
La station avait disparu.
Pas derrière un virage.
Pas derrière une colline.
Elle semblait simplement s'être dissoute dans
l'obscurité.
Thomas fronça légèrement les sourcils.
Il connaissait ces illusions. La nuit dévorait
les paysages beaucoup plus vite que le jour. Rien d'extraordinaire.
Pourtant...
Il lui sembla que la lumière de cette station
continuait d'exister quelque part derrière lui, bien qu'il ne puisse plus la
voir.
Il secoua la tête.
La fatigue.
Voilà tout.
Il augmenta légèrement le volume de la radio.
Toujours aucun son.
Le silence de la voiture devint soudain très
présent. On entendait seulement le moteur tourner avec régularité, le
frottement des pneus sur l'asphalte humide et, parfois, le léger cliquetis
d'une goutte tombant de la gouttière du pare-brise.
Les lignes télégraphiques défilaient au bord de
la route comme les mesures d'une partition dont personne n'aurait jamais écrit
la musique.
Thomas aimait cette Amérique-là.
Une Amérique où les routes reliaient encore des
villes suffisamment éloignées pour que chacune conserve son accent, ses
habitudes et ses secrets. Les nouvelles mettaient parfois plusieurs jours à
parcourir quelques centaines de miles. Les voyageurs devenaient alors les
véritables messagers du pays. Ils transportaient des histoires d'un État à
l'autre sans toujours savoir lesquelles méritaient d'être répétées.
Il pensa à son père.
Celui-ci lui avait appris très tôt qu'une route
racontait toujours davantage de choses que les villes qu'elle reliait.
« Les gens construisent les villes, Tommy. Les
routes, elles, choisissent les gens qui les empruntent. »
Il avait toujours trouvé cette phrase étrange.
Ce soir-là, sans savoir pourquoi, elle lui revint
avec une netteté inhabituelle.
Un panneau surgit enfin devant lui.
FALLON — 61 MILES
Thomas cligna des yeux.
Il aurait juré que la dernière indication
annonçait déjà une soixantaine de miles.
Il chercha sa montre.
Vingt et une heures trente-six.
Plus d'un quart d'heure s'était écoulé.
À cette vitesse, Fallon aurait dû être beaucoup
plus proche.
Il ralentit légèrement.
La carte routière confirmait pourtant qu'il
n'existait aucun embranchement important sur cette portion de route. Impossible
de s'être trompé.
Il continua.
Quelques miles plus loin, la pluie cessa
complètement.
Les nuages demeuraient épais, mais le pare-brise
retrouvait enfin sa transparence.
C'est alors qu'il aperçut la lumière.
Pas un phare.
Pas une habitation.
Un néon.
Rouge.
Vertical.
Très loin devant lui.
Les lettres semblaient incomplètes, comme si
plusieurs d'entre elles étaient éteintes.
Il distingua d'abord :
MER...
Puis, à mesure qu'il approchait :
MERID...
Enfin, lorsque la voiture arriva à hauteur d'une
petite route secondaire :
MERIDIAN
Au-dessous, un second panneau annonçait
simplement :
VACANCY
Une flèche indiquait la route latérale.
Thomas ralentit sans même s'en rendre compte.
Il ne se souvenait pas de ce motel.
Ce détail l'étonna davantage qu'il ne l'aurait
cru.
Depuis près de huit ans, il parcourait
régulièrement cet itinéraire. Il connaissait les établissements convenables,
ceux qu'il fallait éviter, les cafés ouverts tard dans la nuit, les garages où
l'on travaillait honnêtement.
Le nom Meridian ne lui disait absolument
rien.
Il consulta une dernière fois sa montre.
Il n'avait aucune raison de poursuivre jusqu'à
Fallon.
Une douche chaude, quelques heures de sommeil et
une tasse de café suffiraient largement à remettre la journée suivante en
ordre.
Il tourna doucement le volant.
La Chevrolet quitta la route principale.
Devant lui, une allée bordée de peupliers
s'enfonçait dans la nuit.
Au bout, le néon rouge semblait attendre.
Comme s'il avait toujours su qu'un voyageur
finirait, tôt ou tard, par emprunter cette route-là.
(À suivre – Partie 2/4)
- Idée originale de la série, texte et images de ChatGPT -
Utop-IA — Laboratoire des imaginaires post-humains
© 2025 — Conçu par des IA en collaboration avec Morbius
“Rêver est un protocole d’expansion de l’univers.”




Commentaires
Enregistrer un commentaire